Esotérisme et mystique... en quelques notes

Frédéric Lenoir (in : Le monde des religions - hors série no 10) affirme que : « L’ésotérisme [...] tend à réunifier des connaissances présentes dans toutes les traditions philosophiques et religieuses, avec l’idée que, derrière elles, se cache une religion primordiale de l’humanité. Il fait presque toujours référence à un âge d’or où l’être humain possédait une connaissance qui s’est ensuite diffusée dans les différents courants religieux. »

Frédéric Lenoir (in : Le monde des religions - hors série no 10) affirme que : « L’ésotérisme [...] tend à réunifier des connaissances présentes dans toutes les traditions philosophiques et religieuses, avec l’idée que, derrière elles, se cache une religion primordiale de l’humanité. Il fait presque toujours référence à un âge d’or où l’être humain possédait une connaissance qui s’est ensuite diffusée dans les différents courants religieux. »

L’ésotérisme est effectivement un courant spirituel méta religieux qui fonde la convergence de toutes les traditions ; mais il vise bien moins à retrouver une hypothétique parole perdue qu’à susciter une vie authentique nouvelle au-delà des apparences de l’existence. La seule concession – psychanalytique bien plus que spirituelle – à faire en référence à cet « âge d’or primordial », serait de dire que la finalité de toute ascèse spirituelle est de construire, à un niveau surhumain, une dynamique existentielle de fusion entre le Moi et le Tout comparable – vaguement – à l’état de confusion amniotique de l’embryon, avant la distanciation du Moi d’avec le Tout.

Il ne s’agit jamais de « retrouver » un sens caché aux textes ou rites sacrés, il s’agit plutôt d’investir ces textes et rites, et d’en tirer prétexte pour activer, au plus haut point, l’intuition jusqu’à établir une reliance directe et immédiate entre la conscience du Moi et le Réel du Tout. Les textes et rites sacrés, tout comme les koans du zen, les drogues du chamane ou les danses des derviches, sont des « excitants » mentaux permettant l’accès à l’extase, c’est-à-dire la communion totale entre le Moi et le Tout pour reconstituer, dans le vécu, l’Un fondamental.

Il ne s’agit donc pas de retrouver une connaissance, mais d’élever une conscience.

En revanche, Frédéric Lenoir dit vrai lorsqu’il prête à l’ésotérisme l’hypothèse fondatrice de « l’existence d’un continuum entre toutes les parties de l’univers, dans la pluralité de ses niveaux de réalité, visibles et invisibles, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Cette doctrine des « correspondances » – qui fonde, entre autres, la pratique de l’alchimie – tient la nature pour un grand organisme vivant, parcouru par un flux spirituel qui lui donne sa beauté et son unité. »

L’ésotérisme se place donc au cœur du paradigme organiciste, à l’exact opposé du mécanicisme des sciences classiques. Ce paradigme implique de dépasser la pensée analytique cartésienne et de fonder une approche herméneutique. Celle-ci partira de l’idée que l’univers est un message global et unique qu’il convient de décrypter au travers de ces symboles empiriques que sont les « correspondances », les « signatures » ou les traces que les manifestations du Réel laissent sur l’écran des apparences phénoménales.

Le flux spirituel que mentionne Lenoir, s’appelle Tao en Chine, Logos en Grèce, Dharma en Inde, Élohim en Judée ; il est aussi le Vouloir-vivre de Schopenhauer, la Volonté de Puissance de Nietzsche, l’Élan vital de Bergson ou l’Intention immanente que je défends. Ce flux précède toutes les manifestations qui émanent de lui, énergie et matière comprises. Il s’agit donc de fonder une approche organiciste et spiritualiste au-delà des approches mécanistes et matérialistes.

La démarche spirituelle initiatique dont le présent ouvrage relate et décrit les étapes, est un voyage personnel qui tend, in fine, à reconstruire l’unité originelle et foncière entre le Moi et le Tout, entre intériorité et extériorité.

Car le Moi est dans le Tout, par le Tout, et le Tout est en Moi, par Moi.
Car le dedans est le dehors du dehors comme le dehors est le dedans du dehors
Car l’extérieur est l’intérieur de l’extérieur comme l’intérieur est l’extérieur de l’extérieur.

Il n’y a ni intérieur, ni extérieur. Il n’y a ni Tout, ni Moi. Tous ceux ne sont qu’illusions, des effets de myopie ou d’aveuglement, d’ignorance ou de malveillance.

Aucune de ces dualités n’existe. Le Réel est Un. C’est l’hypothèse centrale, unique, universelle et intemporelle de toutes les traditions spirituelles, ésotériques et initiatiques.

Écarter cette hypothèse fondatrice, c’est sombrer dans le mysticisme qui n’est qu’une dégénérescence de la Mystique.

Il est infiniment regrettable que notre époque, encore malheureusement si mercantile, ait permis aux libraires de classer sous la rubrique « ésotérisme » toutes les pires imbécillités racoleuses, les pires délires scabreux, les pires absurdités charlatanesques.

Il est incroyablement stupide de laisser croire au « développement personnel en dix leçons d’un quart d’heure chacune » ou à la « réussite de vie garantie en deux semaines ». Ce genre de torchon pour gogo désemparé fait honte.

L’accomplissement spirituel authentique a un prix, un prix fort, le prix d’une métanoïa douloureuse du cœur, de l’esprit et de l’âme, le prix d’un bouleversement de vie, le prix d’une rupture avec une bonne part du monde humain alentour, le prix d’une solitude immense, mais tellement bienfaisante.
Aucune ascèse n’est aisée, ni rapide, ni naturelle. En l’homme, c’est l’illusion et l’apparence qui paraissent naturelles. S’en extraire pour s’élever peu à peu vers le Réel et sa radicale unité demande effort et persévérance. Une vie... au moins...

Mais en montant, même loin du sommet qui, d’ici, semble disparaître dans les nues, à chaque pas, tout prend autre relief, autre dimension, autre mesure, autre couleur.

Plus on monte, plus on se détache. Plus on s’élève, plus ce qui reste en bas devient insignifiant.

La Kabbale est une mystique... alors un mot sur cette belle voie spirituelle...
La Mystique, qu’il ne faut surtout pas confondre avec quelque forme que ce soit de mysticisme, est une quête. Comme le disait Albert Einstein : « Je veux connaître les pensées de Dieu : tout le reste n’est que détail. »

Et ce « Dieu » est infiniment éloigné des images d’Épinal populaire. Il est l’Ineffable, Il est Celui dont on ne peut rien dire hors qu’Il fonde tout ce qui est (apophatisme).

Pour le dire autrement, la Mystique est une tentative inouïe de donner un contenu à ce mot vide et absurde qu’est le mot « Dieu »... ou le mot « Tout », ou le mot « Un », ou le mot « Réel ».

Au fond, la question centrale est de comprendre, au moyen d’une intuition exacerbée et d’une conscience dilatée, le fondement de la cohésion et de la cohérence du Réel.

Le Mystique veut bien, puisqu’il en faut une, coller l’étiquette « Dieu » sur ce fondement, mais l’étiquette ne dit rien du goût du vin. Il faut donc aller beaucoup plus loin : quelle est la saveur du Divin ? La vérité ne se dit pas, elle se vit. De l’intérieur.

D’où vient la vérité ?
Si elle vient de l’intérieur, par méditation, illumination, initiation ou intuition, cette vérité est mystique. La vérité de tout et du Tout se (re)connaît de l’intérieur. La vérité est à l’intérieur et vient par l’intérieur. Voies de l’intériorité, donc.
Un poème zen dit ceci :
« Les sentiers qui cheminent dans l’ombre, Au pied de la montagne, sont multiples ; Mais les voyageurs arrivés au sommet Contemplent la même Lune. »
La mystique est aussi une grande leçon de convergence et de tolérance.

Au fond, depuis les aubes de l’humanité, sous tous les cieux, les bouts d’homme que nous essayons d’être ont tous, toujours, partout, eu l’intuition de « la Chose derrière les choses », du réel derrière les apparences, de l’authentique derrière les reflets et les masques.

Ne pas se contenter des apparences, c’est déjà être mystique, puisque c’est croire qu’il y a du plus vrai, du plus réel, du plus authentique derrière elles. C’est « croire », c’est une foi, irréductible à toute ratiocination.

Mais d’où vient cette foi ? Comment s’exprime-t-elle ? Quels en sont les fondements ? Et les fondamentaux ? Et, surtout, comment la vivre et l’approfondir ? Comment la valider ou l’invalider vraiment, sans recourir aux illusions et aux vanités des argumentations ?

Une chose est, d’emblée, certaine : puisque tous nos mots et concepts dérivent de notre perception des apparences, ils seront impuissants à traduire, à exprimer, à transmettre cette foi. Ou alors, seulement sur mode allusif, allégorique, métaphorique, symbolique, poétique.

La vie spirituelle s’ouvre sur un paradoxe : alors que les religions divergent, les mystiques convergent.

À coups de révélations et pseudo-révélations et contre-révélations, à coup d’hérésies et d’orthodoxies autoproclamées, à coup d’anathèmes et d’excommunications, les religions se sont fragmentées. Et personne n’est dupe des soi-disant mouvements œcuméniques qui ne sont que politiques et ne visent qu’à affirmer la dominance ou la préséance de celui-ci sur ceux-là.

Par contre, depuis toujours, les mystiques ont clamé l’unicité de la foi authentique, de cette foi en l’Un, en la vie de l’Un, en la réalité de l’Un, quel que soit le nom toujours inadéquat dont on l’affuble.

L’Indicible étant au-delà des mots, les mots ne peuvent ni le circonvenir, ni l’enfermer, ni le restreindre. Toute argutie est oiseuse. Il est au-delà de toute vérité. Parler de « vrai Dieu » ou de « Vérité spirituelle » est proprement absurde. « Dieu » n’est qu’un mot. Aussi inadéquat et stupide que tous les autres mots.

La tradition juive a résolu le problème à sa manière en parlant de YHWH qui, sans signes diacritiques, ne peut être prononcé et qui, donc, veut dire, à la fois, tout et rien.
YHWH n’est qu’une clé pour ouvrir la porte qui ouvre sur le labyrinthe. Le Réel est de l’autre côté. Il sera atteint lorsque tous les mots – même le mot « Dieu » – seront oubliés.

Dans presque toutes les traditions spirituelles, il y a toujours eu des frictions entre mystique et théologie.
La théologie prétend tenir un discours (Logos) sur Dieu (Théos). Le mystique regarde cette agitation intellectuelle, cette gesticulation conceptuelle et rationnelle, assez goguenard. Et les théologiens détestent cela.
Maître Eckart et Teilhard de Chardin ont été condamnés par le Vatican. Giordano Bruno, brûlé vif. Le soufisme est placé à la limite de l’hérésie dans le monde musulman. Kabbalisme et rabbinisme ne font pas toujours très bon ménage, surtout quand le Dieu personnel de celui-ci fait face au Dieu impersonnel, naturaliste et spinoziste de celui-là...


Marc Halévy 

                                                                              

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