Le glyphosate est-il génotoxique ?

 
Paris, le 3 mai 2022
 
On lit parfois que « Le glyphosate ne présente pas de risque cancérigène » ; « Il n’est pas génotoxique »  « C’est l’herbicide le plus sûr qui existe sur le marché ». etc.
 
Ces affirmations sont basées sur les avis des agences règlementaires qui l’ont classé seulement irritant pour les yeux et qui ont donné leur avis favorable au renouvellement de son autorisation de mise sur le marché. Pourtant le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), a classé en 2018 le glyphosate comme « cancérigène probable pour l’Homme » L’Inserm, la recherche médicale française, affirme lors de la consultation publique sur le dossier de renouvellement que « le glyphosate peut présenter des propriétés de perturbation endocrinienne qui ont un impact sur la fonction de reproduction »
 
Pourquoi ces avis divergents ? C’est ce que Générations futures a voulu comprendre en s’intéressant tout particulièrement à la question de la génotoxicité suspectée du glyphosate et à la façon dont cette question est traitée dans le rapport de renouvellement du glyphosate ( RAR).
 
Selon ce rapport émanant des 4 états membres rapporteurs (France, Pays Bas, Suède et Hongrie)  ‘ le glyphosate n’est pas génotoxique’. Comment expliqué cet avis ?
 
Explication synthétique ( voir le rapport complet de GF pour plus de détails):
 

    les autorités s’appuient exclusivement sur des études provenant des industriels. Le nombre d’études disponibles sur la génotoxicité du glyphosate est très important. Ainsi, le RAR cite au total 21 études universitaires réalisées in vitro, dont 18 montrant des effets. A côté de ces données de la littérature, 5 études in vitro provenant de l’industrie rapportent une absence d’effet. Ces études de l’industrie sont considérées soit acceptables soit acceptables avec réserves et ont donc un poids important dans la décision finale, contrairement aux 21 études universitaires considérées par le RAR comme juste «complémentaires » et qui n’ont donc aucun poids face aux études de l’industrie. De même pour les données in vivo : 15 études de l’industrie prises en compte pour la décision ne montrent pas d’effets alors que 5 études de la littérature scientifique montrent des effets mais sont ignorées dans la décision! Pour les agences les études universitaires sont ignorées du fait d’un supposé manque de fiabilité. Les autorités omettent plusieurs points, parmi lesquels les faiblesses méthodologiques des études industrielles.
    Les autorités ont ignoré les failles des études fournies par les industriels : Les études industrielles ne sont pas si irréprochables, même si elles se revendiquent OCDE et BPL. De manière exceptionnelle, l’ONG SumOfUs a réussi à avoir accès à ces données et les a communiquées à deux experts de la génotoxicité. Ceux-ci ont considéré que la grande majorité de ces études n’étaient en réalité pas fiables et ne respectaient pas les requis émis par l’OCDE
    [1]
    .
    Les données in vivo ne sont disponibles que pour un seul type de test et de cellules : L’évaluation de la génotoxicité in vivo du glyphosate repose exclusivement sur des tests du micronoyau, peu fiables. En conséquence, les effets génotoxiques n’ont été étudié in vivo que sur un seul type de cellules. Or, il est important d’avoir des résultats sur des types différents de cellules, ce que permet le test des comètes In vitro, les tests des comètes ont montré des effets du glyphosate sur des cellules sanguines mais aussi hépatiques, épithéliales (etc.). Cependant, aucun test des comètes in vivo n’a été fourni par les industriels ! Cette faiblesse avait été signalée par des experts mandatés par l’Anses en 2016
    [2]
    Les données sur organismes « non standards » n’ont pas été prises en compte. Alors que le CIRC et l’Inserm ont analysés des études issues de la recherche académique portant sur d’autres modèles, dits « non standards » (notamment les poissons), les autorités les ont tout simplement rejetées. Pourtant cette approche est plus que contestable compte-tenu des nombreuses publications existantes montrant la pertinence de modèles comme les poissons pour l’évaluation des effets génotoxiques pour l’homme. L’Anses elle-même soutient cette position
    [3]
    . En excluant de l’évaluation ce type de tests, de nombreuses études disponibles dans la littérature et montrant des effets génotoxiques sont de fait rejetées immédiatement. Le poids des études négatives fournies par les industriels en est d’autant plus augmenté.
    Des critères de classification réglementaire trop contraignants Selon le CLP, seul le caractère mutagène au niveau des cellules germinales est retenu pour qu’une substance soit classée et considérée comme génotoxique. Selon ces critères, les données obtenues sur les cellules somatiques (autre que germinales) ne permettent pas à elles seules de classer une substance en catégorie 1, synonyme pour les pesticides d’exclusion et de non autorisation de mise sur le marché. Aussi, les tests de génotoxicité, comme le test des comètes par exemple, ne sont considérées uniquement comme « tests indicateurs » pour la mutagénicité et permettent de classer au maximum en catégorie 2, si des effets positifs sont montrés in vivo. Les tests de génotoxicité in vitro, n’ont quant à eux quasiment aucun poids. Le test des comètes, pourtant paraissant le plus sensible et pertinent pour évaluer la génotoxicité du glyphosate, et largement utilisé par les chercheurs académiques, n’a donc qu’un poids très limité pour la classification. En comparant ces critères de classification avec les données disponibles sur le glyphosate considérées comme acceptables par les autorités, on s’aperçoit que les types de tests effectués ne peuvent pas conduire à une classification en catégorie 1, faute d’avoir des données sur les cellules germinales (elles ne sont pas demandées par les autorités !). Pour preuve que ces critères de classification sont problématiques, l’Anses a demandé
    [4]
    leur révision lors de la consultation publique organisée à l’occasion de la révision du règlement CLP. L’objectif est de permettre la classification en catégorie 1B même si aucune donnée sur cellules germinales n’est disponible.

 
Conclusion : Bien que de nombreuses études montrent que le glyphosate provoque des effets génotoxiques et mutagènes celles-ci ont été ignorées par les autorités. Il en est de même pour les études mécanistiques démontrant un effet de stress oxydant du glyphosate. Pourtant, la répétition de ces études positives et les conclusions des agences de recherche reconnues internationalement auraient dû donner le signal d’alerte aux autorités pour ré évaluer la fiabilité des études fournies par les industriels et demander des études complémentaires, notamment sur des tests permettant de varier les cellules étudiées ou des tests sur cellules germinales, nécessaires pour la classification en catégorie 1. Au lieu de cela, les autorités n’ont fait que reprendre les arguments déjà indiqués par les autorités allemandes en charge de la rédaction du dossier de renouvellement en 2016, arguments largement issus du dossier soumis par les industriels eux-mêmes. Cette évaluation biaisée de la génotoxicité se répercute grandement sur l’évaluation de la cancérogénicité du glyphosate.
 
 
[1]
Armen Nersesyan and Siegfried Knasmueller, Evaluation of the scientific quality of studies concerning genotoxic properties ofglyphosate - 2021
[2]
AVIS de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail relatif à la saisine glyphosate n° 2015-SA-0093, 09/02/2016
[3]
 Inception impact assessment related to the revision of CLP Regulation – ANSES comment
[4]
  Inception impact assessment related to the revision of CLP Regulation – ANSES comment