Curieuse chose que cette conscience...

Curieuse chose que cette conscience. Celle que l’on prend. Celle que l’on a. La conscience en soi n’existe pas. On a ou prend conscience de quelque chose. Et ce quelque chose se pose quelque part sur une échelle qui va du rien au tout, qui s’étage du prochain au lointain, du maintenant au toujours.

Depuis quelque années, je travaille sur une approche de l’esprit qui renie les catégories freudiennes d’inconscient, subconscient, conscient, voire surconscient ou supraconscient. Dans ce regard-là, la conscience devient non un lieu ou une chose, mais un processus : celui qui construit, perpétuellement, l’interface la moins mauvaise - du moins pour les êtres jouissant de la grande santé mentale - entre un dedans portant les intentions et potentialités de l’âme profonde et un dehors résultant des multiples champs d’opportunités et contraintes du monde alentour.

Prendre conscience, alors, revient à confronter cette intention et ce champ, et à interpréter cette confrontation en termes de conver- gences ou de divergences ou d’indifférences.

Le schizophrène ou l’autiste nieront le dehors et s’enfermeront dans un imaginaire tout intérieur ; le paranoïde jugera le dehors perpétuellement négatif, ennemi ; le renonçant n’aura de cesse que de briser son intention profonde à coups de force macérations et flagellations jusqu’à n’être plus qu’une charpie soumise et inexistante. Bref, le grand défi lancé à toute âme forte est d’assumer cette dialectique foncière entre dedans et dehors, sans définir, a priori, une quelconque échelle des valeurs, une quelconque relation hiérarchique entre eux.

C’est au fond l’essence même de toute démarche spirituelle que d’assumer pleinement cette dialectique et, plutôt que d’en faire une souffrance ou une pénibilité, d’en faire une force, une énergie, une source d’accomplissement tant pour le dedans que pour le dehors. Un moteur, pour tout dire...
C’est l’obstacle de l’inertie qui rend possible le mouvement. C’est la résistance du marbre qui donne beauté et valeur au travail du sculpteur.

Toute œuvre naît d’un rapport dialectique entre intention et obstacle, entre insistance et résistance.
Pour le dire d’un mot, l’accomplissement de l’Homme chez les animaux humains - voire l’accomplissement, chez eux, du surhomme nietzschéen, c’est-à-dire de ce qui, en l’homme, dépasse l’homme - passe par la conscience, par la vivacité et la fécondité de la conscience, par la confrontation forte, puissante, profonde et fertile entre l’intention de s’accomplir qui vient du dedans et la possibilité de s’accomplir qui vient du dehors.

Mais cette capacité spirituelle, cette démarche de conscience impose un prérequis : renoncer à tout idéalisme, à tout idéal et accepter, avec jubilation, le réel tel qu’il est, comprendre que ce qui nous y déplait est dans notre regard et non dans sa nature, comprendre que tout idéal n’est qu’idéalisation de nos fantasmes, de nos caprices, de nos impatiences, de nos aveuglements.

Platon est l’ennemi : il n’y a pas de monde des Idées, de ces idées parfaites dont notre monde ne serait que les imparfaites projections sur les parois de cette caverne fantasmagorique qui n’existe pas.

La confrontation intime, pour qu’il y ait conscience vraie et fertile, ne peut avoir de sens qu’entre le réel du dehors et le réel du dedans. Aller vers le réel du dehors, c’est vouloir et aimer le monde tel qu’il est ; c’est l’amor fati de Nietzsche ; c’est son « grand oui » ; c’est sa « grande santé ». Aller vers le réel du dedans, c’est le « Connais-toi toi-même » delphique : quels sont ma véritable intention, ma véritable intention, mes vrais talents, mes vraies capacités ? On est là bien loin des psychologismes ambiants.

Il n’y a aucun cheminement initiatique en dehors de ces deux quêtes lucides et volontaires - et concomitantes - du réel vrai. Tout le reste n’est que leurre ou mensonge, piège ou fatuité.

Et, comme toujours, lorsque l’on bâtit une théorie sur une bipo- larité - ici, le dedans et le dehors -, il est vital de casser les ailes à ce vilain canard qui pointe son bec : celui de la dualité et du dualisme. Car, si la bipolarité est existentielle et phénoménale, la dualité, très vite, tend à devenir, sournoisement, essentielle et ontologique.

Aussi, afin d’encore enrichir la notion de conscience, convient-il d’élargir le champ et de concevoir que ce dedans et ce dehors ne sont que les deux faces de la manifestation du même Un.

Regardés avec les « yeux de Dieu », le dedans et le dehors de l’homme - de chaque homme - ne sont qu’une seule et même chose, une seule et même expression du grand fleuve de Vie qui est l’âme du cosmos puisqu’il l’anime.

Élargir la conscience, donc, c’est dépasser la confrontation intime du quotidien pour, s’en nourrissant, atteindre à l’intégration. Intégration de la partie dans le tout, du relatif dans l’absolu, de la multi- plicité dans l’unité, bref pour atteindre la libération.

Hervé Bellut connaît bien tout cela. Mais il nous présente ici une autre perspective : celle de l’histoire humaine sur Terre. Prendre conscience, écrivais-je, c’est prendre conscience de quelque chose. Et ce quelque chose, dans ce livre, est précisément le monde des hommes en ce grand virage de son histoire que nous vivons aujourd’hui.

La conscience comme suite à l’information...
L’idée est forte. Avant la Modernité, l’homme de la sagesse grecque, de l’ordre romain, de la théologie carolingienne, du salut féodal explorait, par mille chemins, la réalité et les imaginaires du dedans. La Modernité fit rupture. Elle voulut investiguer le dehors. Elle voulut affirmer, d’abord (les humanistes), objectiver, ensuite (les rationalistes), et positiver, enfin (les scientistes), la réalité du monde. Il s’agissait non plus d’inventer un monde (la Cité, l’Empire, l’Église) mais de s’informer sur le monde c’est-à-dire d’intérioriser la forme du monde.

Et cette quête de l’information et de sa diffusion atteint aujourd’hui ses limites. Les sciences ont épuisé le domaine de l’expérimentable, du mesurable. La technologie offre, instantanément, toute l’information sur tous les événements du monde. Nous sommes informés, jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la saturation, jusqu’à la nausée, des moindres faits et gestes de n’importe quel sagouin médiatique. Et nous découvrons notre misère intérieure que toutes nos obsessionnelles connexions ne parviennent pas, ne parviendront jamais, à combler.

Communiquer n’est pas un but en soi. Pour qu’il y ait communi- cation, il faut communiquer sur quelque chose. Le vide intérieur de nos contemporains est contagieux mais pas communicable.
Il faut donc dépasser cet âge finissant de l’information et de la communication. Il faut retrouver la dialectique fondamentale de notre être intime. Il faut, sans l’abandonner, prendre distance de ce monde du dehors dont nous sommes informés jusqu’au haut-le-cœur et se retourner, et revenir à soi, et retrouver sa vocation intime, son intention fondatrice. Il nous faut retrouver le chemin de notre propre accomplissement. Face à l’information du dehors, il nous faut poser la transformation du dedans.

L’étude de ce vaste mouvement que le grec appelle metanoia, fait l’objet du beau travail d’Hervé Bellut. Que le meilleur des accueils lui soit réservé !

  Hervé  Bellut   
                                                                              

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 L'éveil des consciences